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A un centaine de mètres de la côte de Djibouti - un port sans quai - notre bateau jette l'ancre. Juste devant nous émerge de l'eau une partie de la carcasse du Fontainebleau, brûlé dans le port même, pour que ses débris servent d'avertissement aux autres bateaux en les prévenant du destin tragique nui pourrait leur être réservé. Cette épave n'est en fait qu une des rares curiosités de cette ville nonchalante, incapable d'exploiter ses maigres possibilités. Bâtie au milieu des déserts, Djibouti a gardé son aspect de cité sauvage, continuellement étouffée par la chaleur et le sable. Sur cette terre rouge somnolent quelques rangées de bâtiments plats de couleur jaune.

Dans les rues: ni voitures ni magasins riches; les gens vêtus de blanc, le visage tanné par le soleil, vont d'un pas paresseux. Quand le soleil est au zénith, les rues se vident tout à fait, et la ville a l'air d'être abandonnée. Devant une porte cochère où m'attire la curiosité, un chameau blatère plaintivement. Aucune trace de quartier européen - notre civilisation, ici, est presque imperceptible.

A dire vrai Djibouti n'a aucun charme; non parce qu'elle manque d'immeubles, d'usines, de voitures bruyantes, mais parce que la vie y est difficile, le soleil brûlant toute végétation ; il brûle aussi la force et l'énergie des hommes; c'est à peine si ceux-ci gardent assez de vitalité pour la lutte quotidienne.

Après avoir passé une journée dans cette ville, je cesse d'être étonnée par cette apathie surprenante des indigènes ; je comprends que notre sens de l'esthétique, notre besoin de beauté naissent d'un excès d'énergie. Or, ici, rien n'est en trop. La nature elle-même est d'un aspect morne.

C'est étonnant que personne n'ait rien pu faire pour lutter contre cet état de choses. Submerger la terre pour lui insuffler un peu de vie ? ... Tous les efforts sont demeurés vains. Il suffit d'ailleurs de citer le cas de la Palestine qui a noyé dans ses sables tant d'efforts humains, tant d'espoirs. La population de Djibouti n'est que de 15000 habitants dont 300 Européens à peu près. Parmi les indigènes se distinguent particulièrement les vifs Abyssiniens. Leur terre est beaucoup plus riche en végétation, en eau, et leur donne plus d'énergie que la terre dépouillée des Somalies qui rend ses habitants indifférents à tout.

Tout près du mur quelques femmes indigènes sont occupées à tresser leurs cheveux en centaines de petites nattes. Elles consacrent parfois des jours entiers à cette besogne. J'entre. dans la demeure d'une de ces pauvres familles de Somaliens, hors de la ville. C est une de ces nombreuses petites chaumières, entourée d'une haute palissade qui projette de longues ombres sur la courette. Comme je sors ma caméra, le vacarme que font alors les femmes et les enfants attire l'attention des hommes qui quittent précipitamment leurs maisons. Je sors à mon tour de la chaumière. En quelques instants les lieux sont déserts, les gens sont cachés derrière leurs portes refermées.

Après une longue attente solitaire, je décide de m'en aller. Je remarque alors un changement dans l'état d'esprit des indigènes: fatigués de rester immobiles et curieux de voir de près une femme blanche, ils commencent à sortir de leurs maisons. Je m'avance, l'air indifférent, quand j'aperçois une petite fille, sûrement la plus courageuse de tous, qui me fait des signes avec son panier, qu'elle veut peut-être me vendre. Je m'approche d'elle: immédiatement un interprète surgit de nulle part.

- Combien pour ce panier ? demandai-je.

- Un franc. J'accepte sans marchander. La fillette est si étonnée qu'elle enlève de son cou un collier de grains rouges et me le tend.

- Un franc aussi pour le collier.

J'accepte de nouveau... Si elle avait encore eu quelque chose à me vendre, elle m'aurait tout cédé pour un franc...Mais elle ne possède plus qu'une grande écharpe rouge enroulée autour de son corps souple, et son sourire radieux.

- Et pour ton sourire, combien ? demandai-je en montrant mon appareil. .

Elle réfléchit un instant puis accepte pour le même prix, ne sachant évidemment pas compter jusqu'à deux. Mais quand mon appareil se met a filmer avec un bruit de moulin, son sourire et son regard joyeux disparaissent, remplacés par un air d'épouvante. Après quelques instants ma caméra se tait.Quelques femmes indigènes s'approchent de mon héroïne en courant, et la secouent en la tenant par les bras, comme si elles voulaient chasser le mauvais esprit de son corps. Quand l'interprète m'explique qu'elles pleuraient sur sou âme vendue, je les tranquillise en mettant une pièce de cinq francs dans la main de la " victime " . Elles se taisent comme ensorcelées, tandis que la fillette n'en croit pas ses yeux.Plusieurs sourires se proposent alors à ma caméra; mais ils ne me tentent plus: seul le premier a eu pour moi un grand charme à cause du mal que j'ai eu à le conquérir.

SOPHIE JABLONSKA-OUDIN  - Horizons lointains  - 1927

S U I T E...