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L'univers compte encore de nombreuses peuplades dont les coutumes primitives mêlent le sexe et le sang. Aucune pourtant ne semble être allée aussi loin en ce domaine que les Danakils et leurs frères ennemis les Issas. Chez ces deux ethnies, tout ce qui a trait à l'amour, au sexe, à la procréation, s'accompagne inévitablement de mutilations et d'effusions de sang. La forêt amazonienne et la jungle de Bornéo abritent des coupeurs de têtes. Le désert dankali, lui, est le pays des coupeurs de testicules. Cette coutume insolite est également pratiquée dans deux autres régions d'Ethiopie cependant fort éloignées l'une de l'autre: chez les Goundjis au sud de la vallée des Lacs ainsi que chez les Chiftas, bandits sanguinaires qui hantent les gorges sinistres de la' haute vallée du Nil, près de la frontière du Soudan.

Lorsqu'à la fin de la saison des pluies, le pis des vaches donne un lait abondant et crémeux, les Afars, gavés à satiété, sentent monter en eux une énergie nouvelle qui les rend agressifs... et amoureux. C'est l'époque où se vident lès querelles mises en sommeil par les mois de la faim. C'est aussi la grande période des mariages, la réalisation de l'absouna au cours de laquelle les fiancés de l'enfance vont enfin se découvrir .

Mais avant de prendre épouse, le jeune Afar doit prouver sa virilité, son ardeur au combat. Pour cela il n'existe qu'un seul moyen : émasculer un homme, un étranger à la tribu. Soumis à une administration vigilante, le TF Al a oublié aujourd'hui J'horreur de cette coutume, sauf peut-être sur les franges frontalières où l'influence éthiopienne a toujours été grande. Partout ailleurs, chez les Danakils et les Issas, de la plaine du sel au fleuve Awash et de Diré-Dawa au cap Gardafui, l'émasculation est la règle.

Les " chasseurs " montent de véritables expéditions sur les frontières des autres peuplades et s'engagent parfois même à l'intérieur de territoires qui leur sont étrangers. La plus grande gloire du fiancé vainqueur de cette épreuve veut qu'avant de mutiler sa victime, il la tue d'abord en combat singulier. La réalité est presque toujours différente et se résume en une classique embuscade si bien que l'acte prétendu courageux n'est en fait que de la lâcheté.

Le rapport d'un médecin de Djibouti qui traite du même sujet chez les Somalis du Gobad signale: " S'il est lâche (le fiancé), le meurtre d'un homme endormi, d'un enfant, d'un vieillard, d'une femme enceinte dont il peut retrouver par éventration les parties mâles, comptent comme rite autant que la mise à mort " .

Sur les deux cents kilomètres qui séparent les petites stations de Afden et de Malca-Djilo, la voie ferrée Djibouti Addis-Abeba tient lieu de ligne de démarcation entre plusieurs peuplades hostiles. Au nord de cet axe vivent les turbulents Danakils. Au sud nomadisent les tout aussi peu recommandables Issas et, beaucoup plus calmes, quelques Gallas ainsi que des minorités itous et carayous. Une diversité qui constitue un terrain de chasse idéal pour les Danakils.

Un jeune fiancé veut-il prouver son courage ? Il quitte les brousses de l'intérieur en compagnie de deux ou trois guerriers, proches parents déjà en possession d'épouse. Chaque homme porte un fusil ainsi qu'une cartouchière garnie. Les réserves de nourriture consistent en grains de sorgho baptisé ici doura, que l'on mâchonnera pour tromper la faim. A l'approche du territoire choisi, le groupe devient plus prudent, évite de faire du feu, de parler à haute voix. Pendant deux ou trois jours, dissimulés dans les rochers ou les touffes d'épineux, les complices observent le terrain sur lequel ils vont opérer et les habitudes de ses occupants.

Ils ont remarqué que, tous les matins, un berger part en brousse avec son troupeau pour ne rentrer qu'à la nuit tombante. Il est seul et ne porte qu'une lance pour défense. Une victime toute désignée. Les détails de l'embuscade sont vite arrêtés. Si c'est à une grande distance du campement adverse, l'action aura lieu le matin. Loin du bruit des coups de feu, personne jusqu'au soir ne s'inquiétera du sort du berger. Ainsi les agresseurs jouiront d'une journée d'avance pour fuir. Dans le cas contraire, ce sera le soir et l'obscurité de la nuit facilitera la retraite.

A l'heure prévue, parfaitement cachés, les Danakils tirent tous ensemble sur le berger, de très près et neuf fois sur dix dans le bas du dos pour blesser sans tuer. Les munitions étant rares, on peut s'étonner d'une pareille salve alors qu'une seule balle suffirait. C'est que ces cartouches vieilles souvent de plusieurs dizaines d'années, exposées à toutes les intempéries, ne réagissent pas toujours sous le percuteur. Le tir groupé diminue le risque.

Le malheureux blessé s'est à peine écroulé que le fiancé se précipite sur lui, et l'achève à bout portant d'une balle dans la tête. Puis, de son guilé, ce poignard au fil de rasoir, il entreprend de l'émasculer. Quand la sécurité du groupe impose une retraite rapide, ce sera une simple ablation des testicules. Par contre, si les assassins disposent d'un temps suffisant, l'opération se fait selon les règles plus élaborées de la tradition. De son poignard, le fiancé découpe une lanière de peau de trois à quatre centimètres de large qui, partant de la lèvre inférieure, contourne le menton, descend le long du cou, la poitrine, l'abdomen en englobant le nombril et s'achève par les testicules. Le phallus n'est pas découpé du cadavre et si, par hasard il lui arrive de l'être, il n'est pas considéré comme un trophée par les chasseurs. Pour terminer, la bande de peau est enroulée en hélice autour du fusil, en partant du bout du canon, de telle sorte que l'organe essentiel se trouve au niveau du pontet.

Mission remplie, le groupe s'en retourne vers le campement où toute la tribu acclamera le fiancé. Bien entendu, ses compagnons témoigneront que, tout seul, il a tué un homme et l'a émasculé sans toutefois préciser leur propre rôle dans l'affaire. Desséché, le trophée est conservé par celui qui l'a prélevé et non pas offert à la fiancée comme certaines rumeurs de Djibouti le prétendent.

En réalité cette coutume barbare, encore couramment pratiquée de nos jours, est assez mal connue dans ses détails. Les Afars évolués sont les seuls qui pourraient peut-être apporter des informations, mais ce sont là des sujets qu'ils préfèrent ne pas aborder quand ils ne prétendent pas que ce sont des légendes.

Le rapport du médecin de Djibouti que je cite plus haut signale un aspect intéressant relevé dans le cercle de Dikhil, au sud-ouest du TFAI : " Le trophée viril est suspendu à un arbre par le meurtrier au chant du motif suivant: comme un couteau bien aiguisé, grand père nous coupons bien, c'est grand homme aujourd'hui que je donne en pâture aux oiseaux. Battu ensuite par les femmes et mangé comme l'indique le chant. "

Le meurtre d'un homme, suivi ou non d'émasculation, donne droit au port d'un insigne, une décoration en quelque sorte, très appréciée des Danakils: un bracelet de cuir serré au bras, au-dessus du biceps. C'est à Awash Station que j'ai rencontré le plus grand nombre de ces " décorés ". D'ailleurs, ce village de brousse est sans conteste l'un des points chauds des chasseurs de testicules.

Freddy Tondeur - Frontière du risque - 1977